Ressources et puissance : La fin de l’illusion mondialiste
Lors de la pandémie du Covid, la compétition internationale pour l’accès aux approvisionnements a révélé l’intensification des rivalités pour l’accès aux matières premières.
La guerre que se livrent les Etats-Unis et la Chine en matière de microprocesseurs et de terres rares est une conséquence de la sortie progressive des mécanismes de la mondialisation financière menée par les nouvelles puissances. Cette fragmentation du commerce mondial redéfinit les priorités stratégiques du continent.
I. Fracture à l’Est et tutelle américaine : Les angles morts de la diplomatie européenne
L’Ukraine et la Géorgie au cœur des lignes rouges
Depuis les années 90, les Etats-Unis investissaient des millions de dollars en Ukraine et en Géorgie pour les faire basculer sur le camp occidental mais touchant les ligne rouges Russes. Par ailleurs, l’avantage procuré par l’énergie russe bon marché à l’économie Allemande n’était pas toujours bien vu côté Etats-Unis.
Le paradoxe sécuritaire face à Moscou
En Europe, les occidentaux alimentent indirectement la montée en puissance militaire de la Russie par les discours médiatiques. Pourquoi n’a-t-on pas entamé une politique de discussion et de compromis vis-à-vis de la Russie, comme cela a pu être fait par le passé lors d’alliances tsaristes ou staliniennes ?
Les discours lyriques sur la « souveraineté européenne » ou sur son« autonomie stratégique » relèguent au second plan l’importance de mener un diagnostic lucide sur la construction européenne, ses défauts et la réalité derrière la promesse d’une « Europe sociale ».
L’Allemagne et le dogme de l’ordolibéralisme
Le concept d’ordolibéralisme est un courant de pensée libéral où la mission économique de l’Etat est de créer et maintenir un cadre normatif permettant la concurrence libre et non faussée entre les entreprises. L’UE a mis en œuvre l’ordolibéralisme en vue d’imposer des modèles économiques par la stratégie politique, les financements et le droit. En particulier, l’Allemagne a intégré ce concept dans son Ostpolitik pour augmenter les volumes de production et asseoir sa compétitivité sur le marché mondial.
II. Alerte Draghi : Le diagnostic d’un décrochage systémique
Le fossé transatlantique se creuse
Le rapport Draghi publié en 2024 a mis en lumière le retard grandissant de l’Union Européenne comparé aux Etats-Unis pour ce qui concerne la croissance, la productivité et l’innovation. A titre d’exemple, le PIB américain dépassé de 15% le PIB de l’UE en 2002, en 2023 il le dépassait de 30%. Malgré les recommandations fortes énoncées par Draghi, aucune initiative concrète d’envergure n’a encore été actée par l’UE dans les mois qui ont suivi
Asymétrie industrielle : Le duel franco-allemand
En matière de réindustrialisation de l’Europe qui a connu un regain particuliers depuis le Covid sur les secteurs de la santé et de la défense, la part de l’industrie en France stagne à 10% contre 20% en Allemagne. D’où l’importance d’insister sur les financements de startups, les crédits d’impôt recherche et les autres dispositifs d’incitation à la R&D et à l’innovation.
L’impératif du protectionnisme ciblé
Pour encourager les entreprises de l’UE à acheter européen, un mécanisme Buy European Act pourrait être mis en place, à l’image du modèle de Buy American Act de 1933. Ou encore une nouvelle réglementation européenne de Small Business Act pour réserver aux PME un pourcentage de marchés publics Européens.
Vers une Europe à deux vitesses
A noter également qu’une fragmentation de l’Europe voit le jour avec d’un côté une Europe « du cœur » de production manufacturière centrée sur l’Allemagne et la Pologne et une Europe « périphérique » ou l’activité manufacturière se raréfie.
III. Le cas critique de la France : Entre déclin industriel et idéalisme
Le syndrome de Peter Pan : Une immaturité stratégique ?
La « réindustrialisation de la France» est au goût du jour chez les Politiciens, cachant une réalité bien plus sombre, à savoir que la France et la Grèce sont les pays les plus désindustrialisés d’Europe. Ce désintérêt pour le monde de l’industrie et de l’ingénierie pourrait être expliqué en partie par l’ère des élite issues du monde de la finance et de la banque.
Le coût de l’idéalisme européen
François Mitterrand disait qu’il faut faire l’Europe sans défaire la France. Pourtant, la France contribue de manière significative au budget de l’UE mais n’en tire pas profit. Au contraire, elle s’affaiblit, s’appauvrit et ne connait pas la même croissance que certains membres de l’UE.
L’intérêt général face au mercantilisme européen
En pleine guerre économique, la France ne dégage pas d’excédents commerciaux du fait d’une désorganisation, malgré ses atouts de compétitivité et son importante contribution au budget de l’UE. Cette relation désavantageuse entre l’UE et la France s’est fait attribuer l’expression le « syndrome de Peter Pan », à savoir une immaturité affective, une idéalisation excessive, une recherche de plaisir immédiat et une dépendance à autrui.
Cette européanisation heureuse qui ne profite pas vraiment à la France pourrait bien s’expliquer par la nature philosophique et juridique imprégnée en France avec la notion d’intérêt général pour la société alors que pendant ce temps la majorité des Européens pensent d’abord à leur performance mercantiliste.
Vers un sursaut stratégique ou le déclin définitif ?
En définitive, l’Europe se trouve à un point de bascule historique. Le constat dressé par le rapport Draghi, couplé à la réalité brutale de la désindustrialisation française, ne laisse plus de place à l’ambiguïté : le modèle de croissance fondé sur une mondialisation naïve et une énergie bon marché a vécu. Pour ne pas devenir le terrain de jeu des puissances américaines et chinoises, l’Union européenne doit impérativement dépasser ses dogmes ordolibéraux et transformer ses discours sur l’autonomie stratégique en actes concrets.
La France, de son côté, doit opérer une mue profonde. Sortir du « syndrome de Peter Pan » implique de réhabiliter la figure de l’ingénieur et du producteur face à celle du financier, tout en exigeant une Europe qui protège ses intérêts au lieu de les dissoudre. La réindustrialisation n’est pas qu’une option économique, c’est la condition sine qua non de notre survie politique et sociale. Le temps n’est plus au diagnostic, mais à l’audace d’une véritable politique de puissance.
Sources et références :
Mario Draghi, « The future of European competitiveness » (Rapport de la Commission Européenne), septembre 2024.
Revue L’Audace !, Dossier spécial : « Comment la France et l’Europe se sont sabordées (et comment les relever) », Numéro 1.
Données Banque Mondiale / Eurostat (pour les chiffres cités sur le différentiel de PIB UE/USA).
